Comment construire l’Église locale

Né en 1934, l’évêque KALLISTOS est auxiliaire de l’archidiocèse du patriarcat œcuménique en Grande-Bretagne. Théologien de renom, longtemps professeur de patristique à l’université d’Oxford, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont L’Orthodoxie. L’Église des sept Conciles (DDB, 1968 ; 2e édition : Cerf / Le Sel de la Terre, 2002), Le Royaume intérieur (Cerf / Le Sel de la Terre, 1993 ; 4e édition, 2004), Tout ce qui vit est saint (Cerf / Le Sel de la Terre, 2003), Approches de Dieu dans la voie orthodoxe (Cerf / Le Sel de la Terre, 2004).


Parmi les visions riches et symboliques que nous trouvons dans Le Pasteur d’Hermas, une œuvre du 2e siècle, il y en a deux qui expriment d’une façon claire et frappante l’être même de l’Église. Premièrement, Hermas voit l’Église comme une femme vénérable et très âgée. « Et pourquoi est-elle si âgée ? », demande Hermas, et on lui répond : « Parce qu’elle fut créée avant tout [le reste de l’univers]. Voilà pourquoi elle est âgée, c’est pour elle que le monde a été formé » (vision 2, 4, 1). Après cela, on montre à Hermas une grande tour, encore inachevée, à laquelle sont continuellement ajoutées de nouvelles pierres (vision 3, 2, 4-9).

Le Pasteur d’Hermas exprime ici, en des images remarquables, les deux aspects essentiels, fondamentaux et nécessairement complémentaires du mystère de l’Église. L’Église est tout à la fois âgée et jeune, immuable et toujours nouvelle. Elle est pré-existante, éternelle, mais en même temps elle est dynamiquement impliquée dans un monde en changement continuel, dans l’évolution historique ; l’Église se trouve toujours engagée, sans aucune réserve, dans un processus de rénovation, d’adaptation, de croissance inattendue. Soulignant ces deux aspects - la femme âgée et la grande tour inachevée - le père Georges Florovsky dit très justement que l’Église est l’image vivante de l’éternité dans le temps (eternity within time).

L’Église comme "mystère"

Oui, l’Église est vraiment le Corps du Christ, spirituel, sans tâche, sans souillure, qui transcende toute manifestation terrestre et qu’aucun schisme ne peut déchirer. Mais l’Église sur terre est aussi une communion de pécheurs, défigurée par les imperfections humaines, souvent extérieurement pauvre et faible, déchirée et fragmentée. Il faut insister, en des termes antinomiques, sur ces deux aspects de l’Église, sans jamais séparer l’aspect visible et l’aspect invisible. Comme Vladimir Lossky l’a fait remarquer, nous devons appliquer à l’Église la définition du concile de Chalcédoine concernant les deux natures du Christ, le Théanthropos, le Dieu-homme. Il est absolument nécessaire d’éviter dans notre ecclésiologie la déviation monophysite, qui insiste unilatéralement sur la réalité divine de l’Église, considérant que la vie ecclésiale est dans sa totalité sacrée et immuable, et négligeant le côté historique de l’Église, son incarnation dans l’histoire. Mais il est tout aussi nécessaire d’éviter la déviation nestorienne, qui traite l’Église uniquement comme une institution humaine, comme une organisation terrestre, dominée par un pouvoir politique et des règles juridiques. Car l’Église n’est pas une organisation, elle n’est pas une société ou une corporation, mais elle est plutôt un organisme, un corps, un corps divino-humain, théanthropique, le Corps du Christ vivant.

C’est délibérément que j’ai parlé du mystère de l’Église, et je voudrais maintenant mettre en relief ce mot "mystère". Un mystère, mystèrion, dans le sens proprement théologique du mot - le sens que nous trouvons dans le Nouveau Testament - ce n’est pas du tout une énigme, un problème cérébral, mais c’est plutôt une réalité qui est révélée à notre compréhension, mais qui n’est pas révélée totalement, parce qu’elle s’enracine dans les profondeurs inépuisables et infinies de Dieu. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est presque impossible de formuler une définition de l’Église en des termes abstraits ou théoriques. Le père Paul Florensky a bien dit à ce sujet : « L’idée de l’Église n’existe pas, mais l’Église elle-même existe, et pour chaque membre vivant de l’Église, la vie ecclésiale est la chose la plus légitime et la plus palpable de tout ce qu’il peut connaître ». C’est comme le père Serge Boulgakov qui insiste sur cette même réalité : « "Viens et vois" : on ne conçoit l’Église que par l’expérience, par la grâce, en participant à sa vie ». En tout cas, une chose est incontestable : si nous voulons construire une Église locale, nous ne devons pas sous-estimer cette réalité fondamentale : l’Église comme mystère, mystère vivant, mystère partout présent, mystère de la grâce divine.

La tâche de l’Église sur terre est de célébrer l’eucharistie

Avant de se demander Comment construire l’Église locale ?, il faut se poser la question, fondamentale elle aussi : Pourquoi l’Église ? Quelle est la fonction distinctive et unique de l’Église ? Qu’est-ce que l’Église fait, que rien ni personne d’autre ne peut faire ? La réponse tout à fait claire à cette question, que la théologie orthodoxe a donnée au 20e siècle, est celle-ci : la tâche de l’Église sur terre est précisément de célébrer l’eucharistie. Comme saint Ignace d’Antioche l’a proclamé, l’Église est un organisme eucharistique, qui se réalise et s’accomplit dans le temps et dans l’espace par l’oblation de la sainte liturgie. C’est l’eucharistie qui fait l’Église et, vice versa, c’est l’Église qui fait l’eucharistie. L’unité de l’Église n’est pas imposée de l’extérieur par le pouvoir de juridiction, mais elle se crée de l’intérieur par la communion dans le corps et le sang du Sauveur glorifié. Dans les paroles de saint Paul : « La coupe de bénédiction sur laquelle nous prononçons la bénédiction n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il n’y a qu’un pain, à nous tous nous ne formons qu’un corps, car tous nous avons part à ce pain unique ». Entre la communion au pain eucharistique - un seul pain, unique - et notre communion ecclésiale dans l’unique Corps du Christ, il n’y a, pour l’apôtre, pas seulement une analogie, mais une connexion causale : comme nous participons à un seul pain, donc, comme résultat, nous sommes constitués en un seul Corps du Christ.

Telle est l’ecclésiologie du père Georges Florovsky, du père Nicolas Afanassieff et du métropolite de Pergame Jean (Zizioulas). Bien sûr, nous ne devons pas développer une telle ecclésiologie eucharistique unilatéralement, sans tenir compte des autres aspects du mystère de l’Église. Et, tout particulièrement, la plénitude de l’Église locale ne réside pas dans chaque célébration eucharistique, considérée isolément ; elle se trouve plutôt dans le diocèse local - tous les prêtres et toutes les assemblées eucharistiques en communion avec l’évêque du lieu qui, à son tour, est en communion avec tous les autres évêques de l’Église universelle. De plus, il ne faut pas négliger non plus les diverses autres expressions de la vie ecclésiale : le monachisme, par exemple, la prière personnelle, l’hésychasme, la tradition philocalique - même si c’est l’eucharistie qui constitue la source et le fondement de toutes les autres manifestations de tous les autres aspects de la réalité de l’Église.

Découlant de cette ecclésiologie eucharistique, il y a trois conséquences d’une grande importance.

La catholicité et l’universalité de l’Église sont bien plus précieuses que notre identité individuelle ou ethnique

1. Si la base de l’existence et de la vie de l’Église est l’eucharistie, cela signifie que l’Église est organisée selon le principe territorial, et pas selon le principe ethnique. Car la sainte liturgie réunit en chaque lieu tous les fidèles - tous et toutes - qui y demeurent, sans égard à leur nationalité ou à leur origine ethnique : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme - car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,28).

Le patriotisme, la fidélité à sa propre identité nationale, c’est une qualité précieuse, qui peut être offerte au Seigneur, baptisée et sanctifiée - comme nous tous d’ailleurs - ainsi que l’a très bien noté Alexandre Soljenitsyne, entre autres. Mais la catholicité de l’Église, de même que son universalité, comme Corps du Christ et organisme eucharistique, sont bien plus précieuses que notre identité individuelle ou ethnique. Le vrai ordre des priorités est sagement indiqué par le théologien grec Jean Karmiris : « Nous ne devrions pas parler, écrit-il, d’une Église orthodoxe "nationale" grecque, russe ou roumaine - ou, pourrions-nous ajouter, d’une Église orthodoxe "nationale" française ou britannique -, nous devrions plutôt parler de l’Église catholique orthodoxe unique en Grèce, en Russie, ou en Roumanie » (ou en France et en Grande-Bretagne), et ainsi de suite. Certes, l’orthodoxie ne rejette pas la nation, la nation existe, mais elle est appelée à agir - et à être sanctifiée, transfigurée, comme chacun de nous, comme chacun de nos membres, dans le cadre de la catholicité de l’Église, et à être définie par lui.

Sans la paroisse, il n’y a pas d’Église

2. Si la base de l’existence et de la vie de l’Église est l’eucharistie, cela signifie que la paroisse possède une valeur primordiale. Même si la plénitude de l’Église locale se trouve dans le diocèse, pas dans chaque paroisse, prise isolément, il est aussi vrai que la célébration de la sainte liturgie ne se réalise que dans un endroit particulier, sur une table spécifique, avec une communauté concrète et visible (et aussi invisible, car les saints et les anges sont toujours présents et actifs). Il n’y a pas de célébration "universelle" de la liturgie (même si toutes les célébrations de la liturgie dans des endroits différents - partout sur terre - constituent une seule et même liturgie) ; il y a seulement des célébrations « en un lieu » (1re Apologie de saint Justin) - dans chaque paroisse, dans chaque assemblée locale. Sans la paroisse, sans l’assemblée locale, il n’y a pas d’Église !

La valeur de la paroisse, dans la perspective d’une ecclésiologie eucharistique, est exprimée avec beaucoup d’éloquence par le penseur grec Christos Yannaras. La citation est un peu longue, mais ces mots sont vraiment pertinents : « Pour la première fois dans l’histoire, les Églises orthodoxes ne s’identifient plus chacune avec un peuple particulier. Les frontières ethniques ont été en grande partie brisées, même si nous pouvons persister à les défendre avec une espèce de naïveté sentimentale. Même à l’intérieur des pays dits "orthodoxes", nous sommes dans l’incapacité de créer un milieu culturel proprement ethnique. Nous appartenons à des courants culturels plus larges ou bien nous nous y trouvons projetés. Aujourd’hui, plus qu’à toute autre époque, notre existence personnelle doit être ancrée dans la paroisse locale. La vérité de l’Église, la réalité du salut, l’abolition du péché et de la mort, la victoire sur l’irrationnel dans la vie et dans l’histoire, tout cela provient - pour nous orthodoxes - de la paroisse locale, de l’actualisation du Corps du Christ et du Royaume du Père, du Fils et du Saint-Esprit. L’unité liturgique des fidèles doit être le point de départ de tout ce que nous espérons : la transformation de la vie impersonnelle des masses en une communion de personnes, une justice sociale authentique et réelle (plutôt qu’une approche purement théorique et légaliste), l’affranchissement du travail par rapport à l’esclavage des nécessités et sa transformation en une activité impliquant un engagement personnel et le sens de la solidarité. Seule la vie de la paroisse peut donner une dimension sacerdotale à la politique et manifester le caractère sacramentel de l’amour. Hors de la paroisse locale, tout cela n’est qu’abstraction, idéalisme naïf ou utopisme sentimental. Mais, au sein de la paroisse, il y a actualisation dans l’histoire, espérance réaliste, réalisation dynamique. »

Le professeur Yannaras ajoute avec tristesse qu’il y a un abîme tragique, une contradiction flagrante entre l’idéal de la paroisse comme réalité eucharistique et eschatologique et ce que nous voyons en pratique dans nos paroisses orthodoxes : « Aujourd’hui, dit-il, nos paroisses représentent, la plupart du temps, un phénomène socio-religieux (parfois ethnique, voire imprégné de chauvinisme), beaucoup plus qu’elles n’expriment une dimension eschatologique ». C’est vrai, mais en même temps, ce n’est pas tout à fait vrai. Qu’il y ait des paroisses ethniques, je dirais même que c’est tout à fait normal, au niveau, par exemple, des immigrés récents - les gens souhaitent prier dans leur langue, dans la langue à laquelle ils sont habitués. Mais ce qui devient anormal, c’est lorsque de telles paroisses s’enferment dans leur ethnicité, brisant ainsi la communion... Et ce qui est anormal aussi, bien sûr, c’est lorsqu’une langue nationale (et souvent d’ailleurs une langue morte) devient, au fil des générations, un obstacle à la transmission de la Parole de Dieu. Mais dans beaucoup de pays occidentaux, nous voyons aussi maintenant des paroisses orthodoxes qui ne sont pas seulement des entités ethniques, mais qui sont authentiquement interorthodoxes : dans lesquelles il y a une coopération entre les fidèles de nationalités différentes, entre des orthodoxes de naissance et des « convertis », je dirais plutôt des personnes entrées consciemment dans la communion de l’Église orthodoxe. C’est dans de telles paroisses interorthodoxes que nous voyons l’avenir de l’orthodoxie en Occident.

Un objectif commun à long terme

3. Si nous insistons sur le caractère eucharistique de l’Église, si nous croyons aussi que l’organisation visible de l’Église sur terre doit être articulée sur une base territoriale et non sur une base ethnique, cela signifie - comme conséquence - que dans un endroit donné il ne peut y avoir qu’un seul évêque. Notre situation présente en Occident, avec une Église orthodoxe écartelée entre diverses juridictions, avec une multiplicité d’évêques dans chaque grande ville, ce n’est pas seulement une incommodité, une gêne pour notre action pastorale et missionnaire ; ce n’est pas seulement théoriquement anticanonique, mais beaucoup plus profondément, c’est une contradiction fondamentale concernant l’être même de l’Église en tant qu’organisme eucharistique ; c’est un péché ecclésiologique, une transgression absolue, une violation de l’Église comme Corps du Christ.

Cela, je pense, est assez clair et ce n’est contesté par personne. Ce qui est plus difficile, ce qui nous divise, nous les orthodoxes en Occident, d’une façon très inquiétante, c’est la question de savoir comment surmonter notre situation présente, anticanonique et pécheresse, comment construire une vraie Église locale. Nous sommes d’accord sur la nature de l’Église, sur son être même. Et nous sommes donc d’accord sur notre but, notre objectif à long terme : un seul évêque dans chaque lieu ; et tous les évêques dans chaque pays, ou région, unis autour du même métropolite local, selon les principes du 34e canon apostolique. Mais nous ne sommes pas encore d’accord sur la voie qu’il faut suivre pour atteindre cet objectif.

L’unité viendra et d’en-haut et d’en-bas

À un niveau pragmatique, je parle avec beaucoup d’hésitation. Je n’ai pas de plan à proposer, je n’ai aucune solution toute faite. Je n’ai aucune autorité et je manque d’expérience pour pouvoir exprimer des opinions bien tranchées sur votre situation locale ici en France. Je n’ai aucun désir d’entrer dans des controverses. Si je me permets de vous offrir quelques réflexions pratiques, c’est seulement comme observateur, mais pas comme un observateur lointain et indifférent, mais comme un ami sincère de l’orthodoxie qui se développe ici en France, un ami qui depuis une cinquantaine d’années connaît l’Église orthodoxe dans ce pays, un ami qui a des liens fraternels depuis longtemps avec, par exemple, la famille Lossky, le père Boris Bobrinskoy, les monastères de Lesna (Provemont) et de Bussy-en-Othe. Mais, aujourd’hui, je voudrais plutôt écouter les autres que de parler moi-même. Et je reprendrai volontiers ce que j’ai dit, il y a un peu plus d’un an, au 1er congrès orthodoxe de Grande-Bretagne. Si nous nous demandons : « L’unité orthodoxe viendra-t-elle d’en-haut ou d’en-bas ? », la seule réponse concrète est, à mon avis, « Des deux ! ».

D’en-haut : une solution définitive, face à la situation anticanonique de l’Église orthodoxe en Occident, ne peut plus venir que d’un « saint et grand concile », représentant le monde orthodoxe tout entier. Mais quand, demandons-nous, un tel concile sera-t-il convoqué ? En attendant le « saint et grand concile », il faut agir en pleine coopération avec nos Églises-mères, dans le cadre de l’Assemblée des évêques de ce pays.

Mais ce n’est pas assez. Nous devons aussi chercher une solution à partir d’en bas. Même si un saint et grand concile se réunit effectivement un jour, il ne pourra réaliser que peu de choses, ou même rien du tout, s’il n’a pas le soutien de l’ensemble de la communauté ecclésiale, clercs et laïcs, dans chaque région particulière. La préparation d’un tel concile, et également la recherche de l’unité au niveau local, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous sans exception. Si notre avenir ecclésial est en bien de ses aspects un mystère, c’est un mystère qui nous concerne tous. Comme les patriarches orientaux l’affirmaient dans leur réponse au pape Pie IX (1848), « le défenseur de la foi, c’est le corps même de l’Église, c’est-à-dire le peuple (laos) lui-même ».

L’unité n’est pas qu’un don, c’est une tâche à accomplir

N’attendons pas que l’unité orthodoxe en Occident descende toute faite du ciel, telle un deus ex machina. L’unité n’est pas qu’un don, c’est une tâche à accomplir. L’unité canonique, la formation d’une véritable Église locale, arrivera uniquement quand il y aura pour elle un désir ardent, un sentiment puissant et irrésistible d’urgence parmi tous les fidèles en chaque lieu. C’est la responsabilité du peuple de Dieu dans sa plénitude - de tous les baptisés qui constituent le « sacerdoce royal » (1 P 2,6), qui ont reçu « l’onction venant du Seul Saint » (1 Jn 2,20) - et qui, comme les patriarches orientaux le disaient, sont collectivement et individuellement « le défenseur de la foi ». Il n’y aura une Église locale que lorsque nous nous sentirons tous personnellement impliqués dans la recherche d’une telle Église.

Rappelons-nous ici que ni un concile œcuménique, ni le patriarcat de Constantinople ou celui de Moscou, ni aucune autre Église-mère, ne peuvent créer une nouvelle Église locale. Le plus qu’ils puissent faire, c’est de reconnaître une telle Église. Mais l’acte de création doit être accompli sur place, localement. Les autorités supérieures peuvent guider, confirmer et proclamer. Mais le travail créateur ne peut s’accomplir qu’au niveau local, par les cellules eucharistiques vivantes qui sont appelés à constituer graduellement le corps d’une nouvelle Église locale. Donc nous devons œuvrer non seulement d’en-haut, mais aussi d’en-bas.

Qu’est-ce que nous devons penser de la lettre que le patriarche de Moscou Alexis II a écrite le 1er avril 2003 ? En principe, comme un appel à l’unité locale, cette lettre est quelque chose de positif. Mais, comme beaucoup d’autres observateurs, je suis déconcerté et même un peu étonné que nulle part dans la lettre du patriarche russe, il n’y a de référence au patriarche œcuménique, comme primus inter pares dans l’orthodoxie mondiale. Nulle part en Occident - ici en France, et également en Grande-Bretagne ou en Amérique - il ne sera possible de construire une Église locale sans la participation du Trône œcuménique.

Approfondir une longue expérience de collaborations interparoissiales et interdiocésaines

Comme le père Boris Bobrinskoy (entre autres) l’a souligné, la lettre du patriarche Alexis a mis en évidence l’existence de deux visions qui s’affrontent et nous divisent. Selon la première vision, il faut préalablement travailler à l’unification des juridictions russes en Europe occidentale, sous la présidence d’un métropolite relevant du patriarcat de Moscou, à partir de quoi se dégagerait la possibilité d’une mise en place progressive d’une Église locale multinationale, dont l’Église russe serait la garante. L’autre approche, qui, personnellement, me semble de loin préférable, s’appuie sur le fait que, déjà dans l’archevêché des églises orthodoxes de tradition russe sous la juridiction du patriarcat de Constantinople, il y a la promesse d’une Église locale multinationale. L’évolution de votre archevêché, dans lequel bon nombre de paroisses ne sont plus d’origine russe - et même celles qui le sont ont maintenant, pour la plupart, des membres qui appartiennent à d’autres nationalités ou qui sont totalement français - me semble très significative et pleine d’espoir pour le futur. Je suis d’accord avec l’opinion du père Boris Bobrinskoy quand il déclare que la future Église locale est « déjà esquissée en embryon » dans votre archevêché, et qu’il n’y a pas de nécessité de changer votre allégeance canonique de Constantinople pour Moscou.

Surtout que, autant que je puisse le savoir, tous les autres diocèses, que ce soit le diocèse grec, le diocèse du patriarcat de Moscou, le diocèse roumain ou le diocèse serbe, tous connaissent, peu ou prou, la même évolution que vous, même si elle se fait à des rythmes différents selon les diocèses, ou selon des proportions différentes : tous les diocèses - et il n’y a là rien de plus normal, me semble-t-il - ont maintenant, à côté de leurs paroisses d’origine, des paroisses ou des monastères de langue française, ou des paroisses qui réunissent des fidèles de plusieurs nationalités.

De plus, et cela me semble capital, vous avez en France une longue expérience de collaboration entre les différentes paroisses et les différents diocèses des autres patriarcats. Depuis la première réunion d’un « Comité interorthodoxe » à l’église grecque de Paris, en 1939, le « Comité permanent » créé en 1943 sur l’initiative de l’archimandrite roumain Théophile Ionesco, et vous avez enfin, depuis 1967, un Comité interépiscopal, devenu maintenant l’Assemblée des évêques orthodoxes de France. C’est déjà une longue expérience de collaboration !

L’Église est un miracle continuel !

Je dois dire que je suis inquiet de l’accent que la lettre du patriarche Alexis met sur l’élément spécifiquement russe dans votre vie ecclésiale en France. Cela me semble être en désaccord avec l’ecclésiologie eucharistique dont j’ai déjà parlé. Dans nos efforts pour construire une Église locale, nous devons insister non pas sur le principe ethnique, mais plutôt sur le principe territorial. La célébration de la sainte liturgie doit réunir tous les chrétiens orthodoxes dans chaque endroit ; et cela est déjà une réalité dans de nombreuses paroisses de votre archevêché (et dans les autres diocèses aussi), paroisses qui ne sont pas mono-, mais multi-ethniques. Et si je devais vous donner un avis, mon avis personnel, je vous engagerais vivement à continuer votre oeuvre pastorale sous l’omophorion du patriarcat oecuménique, qui n’a jamais rien fait pour vous « helléniser » et qui vous donne la pleine liberté de continuer à suivre votre vocation, de préparer la voie pour l’établissement d’une Église locale, en communion de prière et d’action avec tous les orthodoxes de ce pays.

Avant de finir, je voudrais rappeler quelques mots d’Olivier Clément : « Essayons de travailler ensemble, chacun enrichissant les autres de son propre patrimoine, dans le cadre d’une orthodoxie modeste, ouverte, évangélique et convaincue que la Tradition, pour être vivante, doit être créatrice ». Je voudrais rappeler également ce qu’a dit saint Jean de Cronstadt : « L’eucharistie est un miracle continuel ». Nous pouvons dire la même chose de l’Église comme organisme eucharistique : « L’Église est un miracle continuel ! » Avec émerveillement devant ce que Dieu nous offre, et avec reconnaissance, ouvrons les yeux de notre coeur devant ce miracle qu’est l’Église, antique et vénérable, et en même temps toujours jeune, toujours la même et en même temps toujours neuve.


(Les intertitres sont de la rédaction du SOP.)

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