Message du Patriarche œcuménique à l’Assemblée pastorale

Votre Éminence archevêque Job de Telmessos, frère bien aimé en l’Esprit Saint et concélébrant de notre humble personne, Exarque des paroisses orthodoxes de tradition russe en Europe occidentale relevant du très saint Trône œcuménique, très pieux clercs et diacres, honorables dignitaires et tous les chrétiens bénis de cet Exarchat patriarcal, que la grâce et la paix de Dieu soient avec vous, ainsi que notre prière et bénédiction.

L’Église Mère, dans sa due sollicitude pour défendre l’unité de l’Église dans la communion de foi et dans le lien d’amour, non seulement assuma volontiers la protection des présences russes et ukrainiennes en Europe occidentale, mais honora aussi celles-ci convenablement en leur conférant le haut statut canonique d’Exarchat patriarcal afin de renforcer l’indépendance interne dans l’observance de la praxis liturgique russe et de la vie spirituelle, toujours dans le cadre de la tradition canonique établie et de la discipline ecclésiastique. Nous partageons donc la même conscience que cette longue relation spirituelle ne consiste pas uniquement ni ne s’épuise à satisfaire un besoin passager ou un soutien pastoral conventionnel dans des temps difficiles, car elle prend racine dans la relation maternelle séculaire établie d’emblée ; relation qui enrichit la splendeur de la praxis liturgique russe par le rayonnement spirituel œcuménique de la tradition orthodoxe dont l’Église Mère est dépositaire.

Ainsi, cette relation maternelle a jusqu’à maintenant produit d’excellents et riches fruits et cette production spirituelle peut devenir encore plus splendide dans le proche avenir, si bien sûr toute sorte de désaccords inutiles ou d’ambitions personnelles inconsidérées ne violent les limites canoniques établies régissant le principe d’économie ecclésiastique dans le fonctionnement interne de l’Exarchat patriarcal. C’est pourquoi, il importe de surmonter lesdites divergences et ambitions pour le témoignage crédible de l’Orthodoxie à ceux qui sont proches et à ceux qui se trouvent loin, à la gloire du saint Dieu dans la Trinité et de Sa sainte Église. Dans cet esprit, l’Église Mère salut avec grande satisfaction et place de nombreux espoirs dans la réunion du clergé de l’Exarchat convoquée pour discuter de façon constructive et envisager de concert les graves questions connues qui le préoccupent. Celles-ci alimentent continuellement les oppositions internes exposées publiquement et portent atteinte non seulement à la cohésion spirituelle dans l’amour de son vaste corps ecclésial, mais aussi le dû respect dans la diaconie des principes fondamentaux de la tradition canonique orthodoxe.

Il est donc évident, voire indispensable que les confusions existantes soient aussi examinées dans la réunion cléricale, portant sur les critères canoniques du rapport liant les clercs à leur évêque, d’une part, aux croyants de leurs paroisses, d’autre part. Ces critères sont établis et connus à tous les ecclésiastiques orthodoxes, mais les confusions résultent de l’interprétation utilitaire voire abusive des principes fondamentaux de la tradition canonique orthodoxe. Ces confusions sont cependant en train de menacer aussi l’unité du corps ecclésial, étant donné que ces principes fondamentaux ne sauraient être enfreints sans préjudice pour les transgresseurs. Il est donc toujours nécessaire, et tout particulièrement en cas de confusions, de rappeler ces principes fondamentaux, établis par le divin Fondateur de l’Église, et pratiqués fidèlement par les Apôtres et leurs successeurs dans la fonction apostolique de l’épiscopat.

Par conséquent, saint Paul l’apôtre des Nations jugea nécessaire de rappeler à tout le monde la conscience apostolique concernant la teneur de la mission des apôtres : « Qu’on vous considère donc comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu. Or, ce qu’on demande en fin de compte à des intendants, c’est de se montrer fidèles. » (I Co 4, 1-2.) Dans cet esprit, les apôtres choisirent et ordonnèrent à la fonction apostolique de l’épiscopat tant leurs disciples et successeurs, que le clergé destiné à chaque Église locale qui opère toujours en référence aux apôtres et à leurs successeurs. Ainsi, la succession apostolique de foi et de discipline détermina définitivement l’organisation centrée sur l’évêque et le fonctionnement de chaque Église locale, que l’Église orthodoxe préserve sans changement.

Ignace d’Antioche le Théophore († 107) expose magnifiquement la théologie concernant tant l’origine que la mission de l’autorité épiscopale dans toute la vie liturgique et spirituelle de l’Église locale. C’est pourquoi, il souligne que : « les évêques, établis jusqu’aux extrémités de la terre, sont dans la pensée de Jésus-Christ. » (Lettre aux Éphésiens 3, 2) ; de même que : « car celui que le maître de maison envoie pour administrer sa maison, il faut que nous le recevions comme celui-là même qui l’a envoyé » (Lettre aux Éphésiens 6, 1). Or, « par respect pour celui qui nous a aimés, il convient d’obéir sans aucune hypocrisie ; car ce n’est pas seulement cet évêque visible qu’on abuse, mais c’est l’évêque invisible qu’on cherche à tromper. » (Lettre aux Magnésiens 3, 2.) Ainsi, il exhorte de coordonner le corps ecclésial tout entier à la mission de l’évêque et du clergé de l’Église locale : « Suivez tous l’évêque, comme Jésus Christ suit son Père, et le presbyterium comme les Apôtres ; quant aux diacres, respectez-les comme la loi de Dieu. Que personne ne fasse, en dehors de l’évêque, rien de ce qui regarde l’Église. Que cette Eucharistie seule soit regardée comme légitime, qui se fait sous la présidence de l’évêque ou de celui qu’il en aura chargé. Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église universelle. Il n’est pas permis en dehors de l’évêque ni de baptiser, ni de faire l’agape, mais tout ce qu’il approuve, cela est agréable à Dieu aussi. Ainsi tout ce qui se fait sera sûr et légitime. » (Lettre aux Smyrniotes 8, 1-2.)

Or, selon saint Ignace, la concorde est une nécessité évidente pour le clergé de l’Église locale pour que l’unité du corps ecclésial soit préservée. Ainsi, il exhorte : « ayez à cœur de faire toutes choses dans une divine concorde, sous la présidence de l’évêque qui tient la place de Dieu, des presbytres qui tiennent la place du sénat des apôtres et des diacres qui me sont si chers, à qui a été confié le service de Jésus Christ (...) Qu’il n’y ait rien en vous qui puisse vous séparer, mais unissez-vous à l’évêque et aux présidents en image et leçon d’incorruptibilité. » (Lettre aux Magnésiens 6, 1-2.) Il répète la même exhortation dans toutes ses lettres, surtout dans celle aux Éphésiens, où il souligne : « Aussi convient-il de marcher d’accord avec la pensée de votre évêque (...) Votre presbyterium justement réputé, digne de Dieu, est accordé à l’évêque comme les cordes à la cithare ; ainsi, dans l’accord de vos sentiments et l’harmonie de votre charité, vous chantez Jésus Christ. Que chacun de vous aussi, vous deveniez un chœur, afin que, dans l’harmonie de votre accord, prenant le ton de Dieu dans l’unité, vous chantiez d’une seule voix par Jésus Christ un hymne au Père, afin qu’il vous écoute et qu’il vous reconnaisse, par vos bonnes œuvres, comme les membres de son Fils. » (Lettre aux Éphésiens 4, 1-2.)

Cette tradition apostolique informa la conscience ecclésiale à travers les siècles concernant la nécessité absolue de la fonction apostolique de l’épiscopat, c’est-à-dire non seulement pour la suite ininterrompue du pouvoir du Christ dans l’organisation de l’Église, mais aussi pour la vie sacramentelle tout entière du corps ecclésial. Ainsi, cette fonction fut l’axe fondamental et immuable de la tradition canonique. Elle est destinée à prévenir tout écart arbitraire ou inconsidéré commis dans une perspective locale, régionale, voire œcuménique, susceptible d’altérer aussi bien l’organisation administrative que la fonction synodale de l’Église, comme ce fut le cas en Occident avec les crises connues dans l’histoire de l’Église. Dans ce sens, l’on comprend aussi la sévérité particulière dont fait preuve la tradition apostolique et canonique pour défendre la nécessité de la concorde, selon l’illustre exemple des apôtres, dans la communion de la foi et le lien de l’amour, qui doit régir non seulement le corps de l’épiscopat dans le monde, mais aussi le clergé local relevant de son évêque.

Par conséquent, conformément au canon 34 des saints Apôtres, « les évêques de chaque nation doivent reconnaître leur primat et le considérer comme leur chef ; ne rien faire de trop sans son avis (...). Mais, lui aussi, qu’il ne fasse rien sans l’avis de tous ; car la concorde règnera ainsi et sera glorifié le Père et le Fils et le Saint-Esprit ». Dès lors, le canon 31 des saints Apôtres est clairement plus rigoureux, car il concerne non seulement les relations, mais aussi à la désobéissance arbitraire du prêtre à son évêque, désobéissance qui rompt l’unité interne du corps ecclésial. C’est pourquoi, il stipule clairement : « Si un prêtre, par mépris pour son évêque, célèbre séparément et élève autel contre autel, sans avoir à lui faire aucun reproche sur des questions de vraie foi ou de justice, qu’il soit déposé comme ambitieux (...) ». Or, la rigueur de la peine infligée est justifiée tant en raison de l’arbitraire de l’acte commis que du fait de tenir un conciliabule ce qui porte atteinte à l’unité interne du corps ecclésial.

Dès lors, il est évident que la protection de l’unité du corps ecclésial, assurée tant par la concorde synodale des évêques dans la perspective œcuménique que dans le fonctionnement harmonieux des relations canoniques établies des clercs avec leur évêque, au niveau local, est une question ecclésiastique majeure. Car tout écart menace l’unité même de l’Église. Ainsi, le célèbre canoniste Jean Zonaras résume, dans son commentaire du canon 34 des saints Apôtres, la teneur ecclésiologique de la tradition canonique afférente. C’est pourquoi, il souligne avec force : « de même que les corps bougent incorrectement, voire sont totalement inutiles, si la tête ne les préserve sains par sa propre opération (= autorité), de même le corps de l’Église se mouvra de façon désordonnée et incorrecte, si le primat et celui qui fait fonction de chef n’est maintenu dans sa propre dignité ... » (Rahli-Potli, Syntagma, II, 39). Par conséquent, nous saluons l’événement avec due joie, car il est toujours utile de convoquer des réunions cléricales pour envisager les questions connues persistantes dans l’organisation et le fonctionnement de notre Exarchat patriarcal ; car, en outre, le thème choisi est important et d’actualité concernant l’organisation canonique et la mission pastorale propre de vos paroisses dans une période confrontée à des idéologies multiples et provocantes, à des confusions spirituelles et sociales. En souhaitant donc de réussir la Réunion et d’atteindre les objectifs posés, nous invoquons sur vous la grâce et l’infinie miséricorde de notre Seigneur, Dieu et Sauveur Jésus Christ.

11 novembre 2015

+ Bartholomée, Archevêque de Constantinople-Nouvelle Rome et Patriarche œcuménique.

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