Message de l’Assemblée diocésaine de l’Exarchat en 1949

Ce message, publié par l’Assemblée diocésaine de l’Exarchat, avec la bénédiction et la signature du Métropolite Vladimir, qui dirigeait à l’époque l’Exarchat, pose le problème de l’organisation des paroisses orthodoxes en Europe occidentale et dégage, de manière prophétique, les principes ecclésiologiques et canoniques en vue de la constitution d’une Église localement unifiée, dépassant les clivages d’ordre politique, ethnique, linguistique ou autre.

(Traduit de l’original russe paru dans Церковный вестник, 1949, n° 21, pp. 1-5).

Bien-aimés frères en Christ, évêques, prêtres, et tous chrétiens orthodoxes résidant en Europe occidentale.

S’efforçant de servir avec zèle le Dieu unique dans la Sainte Trinité et sa Sainte Eglise, nous, les membres de l’Assemblée diocésaine de l’Exarchat russe du Patriarcat œcuménique en Europe occidentale, osons vous adresser la présente lettre. Humblement conscients de notre indignité, nous espérons que le Seigneur, qui a fait la promesse d’être avec tous ceux qui se réunissent en son nom, ne nous a pas privés, nous non plus, de Son Saint-Esprit.

Voilà déjà trente ans que par la volonté de la Providence nous vivons en Europe occidentale. Dans la gêne et la pauvreté, parmi des nations étrangères et de confessions différentes, nous bâtissons ici, avec l’aide de Dieu, l’Église orthodoxe : des dizaines de paroisses et d’organisations ecclésiales ont été ouvertes par nous ; de nouvelles générations se fortifient dans la foi. Nous pourrions nous réjouir à propos de la vie de notre Église, si un mal terrible ne s’était profondément enraciné parmi nous à cause de nos péchés : les divisions ecclésiales.

Presque dans chaque pays de l’Europe occidentale, nous voyons des orthodoxes de différentes nationalités, résidant dans les mêmes villes et villages, qui entretiennent à peine quelques relations entre eux ; nous voyons une inimitié réciproque non seulement entre nous, Russes, mais aussi parmi les autres orthodoxes ; nous voyons des évêques et des prêtres qui, envers et contre tous les canons, ont des prétentions sur le même troupeau.

Nous savons tous que, par nos divisions, nous suscitons la colère de Dieu, nous abaissons l’orthodoxie aux yeux des nations, nous induisons en tentation les plus faibles et perturbons la conscience ecclésiale des croyants. Nous épuisons nos forces non seulement dans nos luttes intestines, mais aussi en multipliant, de manière stérile, les paroisses parallèles et autres institutions ecclésiales concurrentes. Il y a encore peu de temps certaines entités ecclésiales déniaient à celles qui n’étaient pas d’accord avec elles la présence même de la grâce, et ce faisant elles méprisaient et faisaient insulte à l’Esprit Saint. D’autres en sont arrivées à une attitude si insensée, qu’elles en sont venues à considérer comme naturelles les divisions et la pluralité hiérarchique dans l’Eglise.

Frères, gardons à l’esprit la sainte vérité concernant l’unité de l’Eglise. Notre Seigneur Jésus-Christ a posé comme loi fondamentale de la vie l’amour, en nous révélant par la bouche de son disciple bien-aimé que Dieu lui-même est Amour pur. Mais qu’est-ce que l’amour, si ce n’est l’unité parfaite ? Devant Sa mort salvatrice, le Seigneur n’a-t-il pas prié pour que nous soyons tous un, tout comme il est un avec Son Père ? N’est-ce pas là, en la ressemblance à la Trinité consubstantielle et indivisible, à Dieu en trois hypostases, que se résume la nature même de l’Église ? N’est-elle pas le Corps unique du Christ, l’unique Royaume de Dieu ? Le Seigneur n’a-t-il pas apaisé toutes les haines, n’a-t-il pas uni en Lui tous ceux qui vivent de la foi en Lui ? Dieu nous enseigne que nous devons avoir une seule âme, un seul désir et un seul sentiment, car nous sommes un en Christ : nous avons un seul Dieu le Père, un seul Seigneur, un seul Esprit de grâce, une seule foi, un seul baptême, un seul espoir, une seule Église aussi, sur terre et au ciel. Tous les Pères et les saints se sont illustrés par leur combat pour l’unité et la paix de l’Église, et l’Esprit Saint Lui-même appelle l’Église dans notre symbole de foi l’Église sainte et catholique. Qui nous a appris l’exclusion mutuelle, les divisions et les schismes, si ce n’est l’esprit de division, l’ennemi de Dieu et des hommes ?

Pour préserver et affermir l’unité de l’Église, Dieu nous a ordonné de conserver non seulement l’unité de la foi et des institutions qui dispensent la grâce, non seulement l’union dans l’amour, mais aussi l’unité indestructible de la sainte hiérarchie et de l’administration ecclésiale tant au niveau universel qu’au niveau local, là où existe l’Église. C’est pourquoi, depuis l’époque apostolique, la Sainte Église ou, plus exactement, Dieu Lui-même a instauré que l’un des hiérarques suprêmes aurait la primauté dans toute la catholicité de l’Église, de même que dans chaque région ou ville un seul évêque aurait l’autorité en tant que vicaire de son Fils sur terre, en collaboration avec l’unique collège des prêtres qui lui est soumis et dans l’accord unanime avec l’ensemble du peuple orthodoxe du lieu, quand bien même il serait composé de personnes d’origine ethnique et de langues différentes. La Sainte Église ne connaît pas d’autre organisation. Ceux qui enseignent différemment ne parlent pas dans le Seigneur, en répandant le trouble et l’animosité. S’il venait à l’esprit d’un évêque ou d’un clerc d’un diocèse quelconque d’aller ouvrir pour le bien commun des paroisses, des doyennés ou des vicariats spéciaux pour les chrétiens orthodoxes selon leurs différentes origines dans les limites de leur propre diocèse, cela ne troublerait pas le bon ordre ecclésial, à condition que soient respectées l’entente commune et l’unicité hiérarchique. Par contre, le pluralisme hiérarchique, c’est-à-dire l’administration d’une même région par plusieurs évêques indépendants les uns des autres est condamnée par Dieu et par l’Église.

Ceux qui veulent diviser l’Église de Dieu suivant des critères d’origine ethnique, même s’ils vivent dans un seul et même pays, ou pire encore, selon des orientations politiques ou des opinions personnelles quelles qu’elles soient, nous les considérons, avec l’ensemble de la Sainte Église, comme des adversaires des saints canons et du Seigneur Lui-même, dont ils déchirent le Saint Corps. Tous les peuples qui accomplissent la volonté de Dieu sont bénis par Dieu. L’Eglise ne condamne aucun mouvement politique pour peu qu’il ne soit pas contraire à l’esprit du Christ. Mais l’Église est au-dessus des choses terrestres, elle les englobe et les transfigure. Ce n’est pas la vie ecclésiale qui doit être guidée par les critères de ce monde, mais le monde qui doit être sanctifié par l’Église. Celui qui soumet l’Église aux intérêts d’un peuple ou d’un État, ou encore à ses opinions personnelles, celui-là pèche gravement contre l’Église. Ne sont-ce pas des égoïsmes nationaux et la politique, des points de vue différents sur les événements actuels qui nous divisent ? Nous pouvons atteindre l’unité uniquement en réalisant la plénitude et la pureté de la vie ecclésiale dans la vérité, la concorde et l’amour. Si nous étions unis en tout cela, rien de terrestre ne pourrait nous séparer.

Bien-aimés frères en Christ, évêques, prêtres, et tous les fidèles, chrétiens orthodoxes ! Nous vous implorons, au nom du Seigneur, d’abandonner toutes les disputes quelles que soient les causes ou les forces qui nous y ont conduits : il ne peut y avoir de raisons justes au schisme. Soumettons-nous au Christ et aux saints canons de l’Église : unissons-nous tous dans une seule Église dans les pays où Dieu nous a conduits, nous et nos frères orthodoxes. Faisons tous nos efforts pour édifier une Église orthodoxe unifiée en Europe occidentale.

Qui parmi nous ne souhaite pas la paix dans l’Église ? Mais elle est impossible et n’aura jamais lieu tant que nous n’extirperons pas la cause même des disputes, notre division en différentes juridictions ecclésiales. Comment donc supprimer la division, si nous ne nous soumettons pas à la règle du Seigneur concernant l’unicité de la sainte hiérarchie dans chaque pays, région ou ville ? La triste expérience de ces trente années nous a montré combien sont vaines les tentatives de réconciliations sur une base autre que celle-là.

Nous, les Russes, qui plus que tous les autres avons été source de tentation pour le monde chrétien par nos querelles, devons les premiers montrer l’exemple de l’unité. Aussi, nous lançons un appel vers l’unité à tous les orthodoxes qui résident dans les mêmes pays que nous. En vue de l’établissement de la paix et d’un ordre général, nous proposons, frères, une réunion d’ensemble des représentants de toutes les entités ecclésiales en Europe occidentale. Nous sommes prêts à agir en toute conciliarité (« соборно ») avec tous ceux qui cherchent l’édification bienfaisante de l’Église et la paix ecclésiale. Et nous rendons grâce au Seigneur pour chaque pas accompli sur la voie de l’unité.

En vous adressant cet appel, nous demandons aussi simultanément, avec tout notre respect filial, à sa Sainteté le Patriarche œcuménique de bénir notre projet, car c’est au Trône œcuménique qu’il appartient de se soucier des affaires ecclésiales qui ne peuvent être réglées par les forces des autres Églises territoriales. Ce pouvoir appartient au Trône œcuménique non pas parce qu’il est à Constantinople, ou parce qu’il est grec, mais parce qu’il occupe aujourd’hui la première place dans l’Église universelle.

Nous ne nous séparons pas de l’Église russe ni n’appelons à nous en séparer : nous en sommes tous les enfants, les héritiers de sa tradition, que nous nous efforçons de garder et de développer ici à l’étranger. Nous souffrons et nous nous réjouissons en esprit pour cette Église qui nous a donné naissance, nous prions et prierons toujours pour elle. Nous sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour son bien. Béni soit le jour où nous pourrons tous rentrer dans la Mère patrie libérée et communier avec l’Eglise-mère. Mais, nous ne devons pas oublier qu’en vivant maintenant dans l’exil, de par la volonté divine, nous ne nous trouvons plus sur son territoire canonique, et nous vivons dans des conditions nouvelles, tout à fait différentes, qui nous placent face une responsabilité spéciale, celle d’organiser la vie ecclésiale ici.

Les adversaires de l’unité ecclésiale soulignent parfois le caractère provisoire de notre présence à l’étranger : il en découlerait que notre organisation ecclésiale ici serait aussi de nature provisoire. Mais c’est déjà la troisième génération d’orthodoxes qui grandit ici dans la diaspora et le nombre de nos paroisses ne diminue pas vraiment. Nous voyons aussi clairement vers quoi conduisent les formes provisoires de notre organisation. Il est évident que la grande majorité des orthodoxes russes restera en Europe occidentale, même dans le cas où s’ouvrirait pour eux un jour la possibilité de rentrer dans la Mère patrie. Aussi devons-nous penser non seulement à notre Patrie et à l’Eglise-mère, mais aussi à l’enracinement de l’Orthodoxie en Occident.

Considérons, mes frères, que le Seigneur nous appelle, dans chaque pays du monde, et jusqu’aux confins de la terre, à édifier l’Eglise de la Vérité dans la vraie foi, et nous devrions tous œuvrer à l’image des saints apôtres et des saints égaux aux apôtres, grâce auxquels l’Église de Russie elle aussi est glorifiée, pour répandre l’Orthodoxie en Occident. Mais cela est-il possible, alors que nous sommes divisés et occupés à lutter les uns contre les autres ? Trop souvent nous devenons non pas la lumière, mais un objet de scandale pour le monde.

Nous ne rejetons pas et n’appelons pas au rejet de notre Patrie, la Russie, et de son service, si cela n’est pas contraire à l’esprit du Christ. À l’heure où notre Patrie se trouve dans une situation de grand danger physique et spirituel, à l’heure où, martyrisée à l’intérieur, elle rencontre de moins en moins de compréhension et de compassion dans le monde, le devoir direct de tous les chrétiens russes est d’être, aux yeux du monde, des témoins et des serviteurs de cette grande Russie orthodoxe que nos pères ont servie et que, nous l’espérons, nos enfants servirons. Notre vocation consiste, en utilisant la liberté qui nous est ici donnée par Dieu, à faire tout ce qui est impossible à faire maintenant dans notre Patrie, et avant tout à garder et continuer la culture orthodoxe russe. Nous croyons que les destinées de la Russie sont inséparables de l’Orthodoxie. Que le Seigneur nous rende dignes de voir notre Patrie délivrée des terribles épreuves qui l’ont frappée, renouvelée spirituellement et redevenue vraiment grande.

Mais que personne ne soit troublé ou saisi d’une fausse peur à l’idée que, si dans les pays où nous vivons maintenant apparaissait une Église orthodoxe unifiée, cela signifierait qu’il n’y a pas de place ni pour l’amour ni pour le service de nos églises et pays d’origine. L’Église n’est ni une organisation nationale, ni un cercle patriotique, mais à l’intérieur de l’Église il y a une place pour chacun, et chacun de nous pourra servir dans l’unité panorthodoxe sa patrie et rendre compte de la Vérité. Unis, nous serons tout simplement plus forts dans toutes nos actions pour le bien de l’Église et de notre Patrie.

Ce que nous venons de dire par rapport à la Russie et à l’Église russe peut aussi bien s’appliquer, nous le pensons, aux autres orthodoxes, qui vivent ici à nos côtés, par rapport à leurs Eglises et pays d’origine. Frères bien-aimés dans le Seigneur ! Nous n’aspirons à rien d’autre que le respect des dogmes et des enseignements divins ainsi que des antiques normes canoniques de l’Église, « en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu [...] de sorte que nous ne soyons plus des enfants qui se laissent ballotter et emporter à tout vent de la doctrine, au gré de l’imposture des hommes et de leur astuce à fourvoyer dans l’erreur, mais que, vivant dans la vérité et l’amour, nous grandissions de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ » (Eph 4,12-15). Et nous ne doutons pas que Dieu guérira nos blessures et unira Son Église dans tous les pays du globe.

Ne tardons pas à accomplir Sa volonté, ne laissons pas plus longtemps dans l’épreuve le Seigneur et Son peuple. Que l’amour de Dieu le Père, la paix de notre Seigneur Jésus-Christ et la grâce du Saint-Esprit soient avec nous tous. Amen.

(signé) † Vladimir, métropolite des églises orthodoxes russes en Europe occidentale, exarque du Patriarche œcuménique, président de l’Assemblée diocésaine

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