Métropolite Vladimir (Tikhonicky)

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Métropolite Vladimir

Le métropolite Vladimir (Tikhonicky) a laissé la mémoire d’un très saint hiérarque, plein de simplicité et de douceur (à l’image de son nom de famille, en russe « тихо » signifie doux, calme), un homme de prière, fidèle en toutes choses à la Parole de Dieu. Il dirigea pendant treize ans l’Exarchat du Patriarcat œcuménique pour les paroisses russes en Europe occidentale avec beaucoup d’abnégation, continuant l’œuvre entamée par son prédécesseur, le métropolite Euloge, dans la fidélité à la tradition orthodoxe russe, qu’il incarnait lui-même pleinement, mais en même temps avec la conscience sûre et ferme de la nécessité d’organiser une véritable Église locale et de célébrer, là où le besoin s’en faisait sentir, dans les langues occidentales.

Le métropolite Vladimir est né le 22 mars 1873, dans la petite ville d’Orlov, dans la province de Viatka, en Russie. À son baptême, il avait reçu le prénom de Viatcheslav. Il appartenait à une vieille famille du clergé : son père, l’archiprêtre Michel Tikhonicky fut assassiné en 1918 par les bolcheviques (il a été canonisé par l’Église orthodoxe russe en 2002) ; l’un de ses frères deviendra plus tard lui aussi évêque en Russie et mourut archevêque de Kirov (Viatka), en 1957.

Après ses études au séminaire diocésain de Viatka, Viatcheslav entre à l’Académie de théologie de Kazan (1893-1998), qui était spécialisée dans le travail missionnaire. Durant ces années d’études, sous l’influence de la forte personnalité du recteur de l’Académie à l’époque, l’évêque Antoine (Khrapovitskiï), il prononce ses vœux monastiques et reçoit le nom de Vladimir (1897). L’année suivante, il est ordonné hiéromoine (prêtre-moine) et est envoyé en tant que missionnaire en Kirghizie. En 1901, il est nommé par le saint-synode de l’Église russe directeur de la Mission orthodoxe de Kirghizie et élevé au rang d’archimandrite.

Déplacé ensuite auprès de l’évêque du diocèse d’Omsk (Sibérie), puis au monastère de Souprasl, à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, qui faisaient à l’époque parties de l’Empire russe, il est élu en par le Saint-synode évêque de Bialystok, auxiliaire du diocèse de Grodno. Son ordination épiscopale a lieu, le 3 juin 1907, à la laure Saint-Alexandre-Nevsky, à Saint-Pétersbourg, sous la présidence du métropolite Antoine (Vadkovskiï). Durant les années 1910-1913, il lui arrive fréquemment de remplacer dans son diocèse l’archevêque Euloge de Chelm, qui est retenu à Saint-Pétersbourg où il siège comme député de la Douma. Après l’évacuation du diocèse de Grodno lors de l’offensive militaire allemande de 1914, l’évêque Vladimir se trouve logé à Moscou, au monastère du Miracle-de-Saint-Michel, en plein cœur du Kremlin. Au début du mois de mars 1917, au lendemain de l’abdication du tsar Nicolas II, il accompagne l’archevêque (futur patriarche) Tikhon (Biéllavine) à Kolomenskoïé, l’ancienne résidence des tsars près de Moscou, où vient d’apparaître, de manière significative, l’icône miraculeuse Notre-Dame Souveraine et il participe au premier office liturgique célébré devant cette précieuse relique.

Membre du Concile de l’Église russe de 1917-1918 à Moscou, en tant que représentant du diocèse de Grodno, il participe aux travaux des trois sessions du concile, avant de retourner, à l’automne 1918, à Bialystok, qui fait désormais parti de la République de Pologne, proclamée après la fin de la première guerre mondiale. Là, il est chargé par le patriarche Tikhon de Moscou de diriger, avec les prérogatives d’évêque diocésain, les paroisses de la région de Bialystok, qui sont désormais séparées par la frontière du reste du diocèse de Grodno. En 1923, il est élevé au rang d’archevêque par le patriarche. La même année, ayant exprimé son désaccord avec les actions du métropolite Denis de Varsovie visant à obtenir la proclamation de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe en Pologne, l’archevêque Vladimir est arrêté par les autorités civiles polonaises et est mis en résidence surveillée dans un monastère pendant un an, avant d’être expulsé vers la Tchécoslovaquie. À Prague, il retrouve Mgr Euloge, qui dirige depuis déjà trois ans les églises orthodoxes russes en Europe occidentale, et qui lui propose d’être son auxiliaire en France, pour les paroisses de la Côte d’Azur (Nice, Menton, Cannes, Toulon).

L’archevêque Vladimir s’installe en février 1925 à Nice où il devient recteur de la cathédrale Saint-Nicolas et des églises qui lui sont rattachées. Pendant vingt ans, il y mène la vie de recueillement et de prière à laquelle il avait toujours aspiré. En 1930, l’archevêque Vladimir soutient la position du métropolite Euloge face au Patriarcat de Moscou qui souhaitait démettre Mgr Euloge de ses fonctions, au motif qu’il aurait pris position politique, en participant à des rencontres de prière œcuménique pour les chrétiens persécutés en Russie, alors que le métropolite Serge de Nijni Novgorod qui faisait fonction de remplaçant du locum tenens du trône patriarcal de Moscou niait publiquement l’existence de telles persécutions. Mgr Vladimir refuse d’appliquer le décret du métropolite Serge lui confiant l’administration du diocèse à la place de Mgr Euloge. Il renouvelle encore son soutien à ce dernier l’année suivante, quand le métropolite Euloge se rend à Constantinople pour faire appel de la décision du patriarcat de Moscou auprès du Patriarche œcuménique, lequel le reçoit avec son diocèse et ses paroisses sous sa juridiction. Durant la deuxième guerre mondiale, les communications avec Mgr Euloge et l’Administration diocésaine étant coupées par la ligne de démarcation, Mgr Vladimir reçoit le droit d’administrer, avec les prérogatives d’évêque diocésain, les paroisses de l’Exarchat dans le Sud de la France, en l’Italie et en Afrique du Nord.

Vers la fin de la guerre, la France libérée, le métropolite Euloge, dont les forces physiques déclinent, l’appelle d’urgence à Paris, au début de l’année 1945, et lui confie l’administration du diocèse durant sa maladie. Le 2 septembre 1945, l’archevêque Vladimir concélèbre aux côtés du vieux métropolite Euloge avec la délégation envoyée à Paris par le Patriarche de Moscou Alexis I pour sceller la réunification avec le Patriarcat de Moscou. A la mort du métropolite Euloge (8 août 1946), l’archevêque Vladimir assume les fonctions de locum tenens à la tête de l’Exarchat.

Antoine Kartachov écrira plus tard de ces instants dramatiques « Avant sa mort, le métropolite Euloge plaça de lui-même son exarchat sur la lame du glaive et d’un schisme inéluctable, qui quoi qu’il en soit aurait eu lieu. Le métropolite Euloge, de manière non-conciliaire (безсоборно), sans écouter la voix de la conscience de la majorité écrasante des clercs et des laïcs, décida de soumettre l’Église de la diaspora au gouvernement ecclésial officiel de Moscou. Tout fut fait de manière la plus secrète possible : tous furent placés devant le fait accompli, en dépit des contacts nécessaires pour la forme avec l’instance canonique légale du patriarcat de Constantinople. L’affaire fut engagée si loin qu’il semblait impossible de reculer. En mourrant, le métropolite Euloge posa sur les épaules et sur la conscience de ses confrères-évêques et en particulier de celui en qui il voyait son successeur, l’archevêque Vladimir, un poids presque inhumain : engager en sens inverse toute cette bruyante agitation de manifestations démonstratives et, on peut le dire, démagogiques, et la soumettre à un réexamen à l’aune de la conciliarité » (Жизненный путь митрополита-экзарха Владимира. П., 1957).

En effet, Mgr Vladimir montre alors une grande force de caractère, de fermeté de conviction et de justesse de vue, en refusant le diktat que veut imposer à l’Exarchat le Patriarcat de Moscou, qui a déjà décidé, par un décret daté du lendemain même de la mort de Mgr Euloge, que « la juridiction provisoire du patriarcat œcuménique sur les paroisses russes en Europe occidentale, instaurée en 1931, a formellement et de facto cessé d’exister, et que ces paroisses sont à nouveau placées dans la juridiction indivisible du patriarcat de Moscou, ce dont sera informé le patriarche œcuménique Maximos » (Журнал Московской Патриархи, M., 1946, n° 9, p. 7). Le même décret a aussi nommé comme successeur au métropolite Euloge l’ancien évêque de l’Église russe hors-frontières à Paris, le métropolite Séraphin (Loukianov), qui après s’être compromis avec les Allemands durant la guerre est rentré dans le giron de l’Eglise de Moscou et a pris la nationalité soviétique. « J’en prends acte pour information, mais pas pour exécution », répond Mgr Vladimir au métropolite Grégoire de Leningrad qui l’avait convoqué à l’ambassade soviétique à Paris, le 14 août, pour lui remettre le décret du synode de Moscou.

« Le métropolite Séraphin était nommé à la tête du diocèse du métropolite Euloge décédé [...] C’était impossible à croire : l’ennemi juré du métropolite Euloge, l’homme qui s’était conduit en véritable hitlérien pendant la guerre, devenait le successeur du fondateur de notre diocèse [...] Autre détail, lui aussi étonnant : cette nomination eut lieu le lendemain même du décès du métropolite, alors qu’un usage très pieux, très respecté dans l’Eglise russe, exigeait que la nomination à une chaire devenue vacante par décès, n’intervient qu’au 40e jour après la mort de son titulaire. Détail plus étonnant encore : cette nomination était intervenue alors que les lettres dimissoriales du patriarcat œcuménique de Constantinople n’avaient pas encore été reçues par le métropolite Euloge. [...] Cette nomination faisait apparaître la façon de faire habituelle aux soviets, et qui consistait à mettre au poste de responsabilité des hommes ’mouillés’, ce qui leur permettait de les tenir en mains et, ainsi, d’être les maîtres de la situation », écrira à ce sujet, dans ses mémoires, le protopresbytre Alexis Kniazev.

Une Assemblée générale extraordinaire de l’Exarchat, réunie le 16 octobre 1946, à l’Institut Saint-Serge à Paris, confirme la décision courageuse du métropolite Vladimir et l’élit comme successeur du métropolite Euloge à la tête de l’Exarchat. Le saint-synode du Patriarcat œcuménique entérine peu après cette élection, le 6 mars 1947, et Mgr Vladimir est élevé, le 8 juillet de la même année, au rang de métropolite. L’année suivante le métropolite Vladimir accueille en personne le patriarche œcuménique Athénagoras qui lors d’une brève escale à Paris visite la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky et l’Institut Saint-Serge. Mgr Vladimir témoigne une nouvelle fois de sa fidélité au Patriarcat œcuménique, lorsqu’en 1950 il fait un geste en direction de l’Eglise russe hors-frontières, proposant à son primat, le métropolite Anastase (Gribanovskiï), un projet de réunification des paroisses des deux juridictions sous l’autorité de Mgr Anastase, mais dans l’obédience du Patriarcat de Constantinople.

Lors de l’Assemblée diocésaine de 1949, Mgr Vladimir lance un appel prophétique à l’unité de tous les orthodoxes installés en Europe occidentale, sans distinction d’origines ethniques ou nationales, dans le cadre d’une Église locale : « Unissons-nous tous dans une seule Eglise dans les pays où Dieu nous a conduit, nous et nos frères orthodoxes. Faisons tous nos efforts pour édifier une Eglise orthodoxe unifiée en Europe occidentale ». Dans le prolongement direct de cet appel, au cours des années suivantes, le métropolite Vladimir, qui témoigne d’un grand souci de l’avenir des enfants de l’émigration russe en voie d’assimilation dans leurs pays d’accueil ainsi que du devenir des occidentaux qui entrent dans la communion de l’Eglise orthodoxe, donne sa bénédiction aux différentes initiatives qui apparaissent çà et là dans certaines paroisses de l’Exarchat, à Paris, à Nice, en Belgique, en Allemagne et au Danemark, pour célébrer la liturgie dans les langues locales.

En 1957, le métropolite Vladimir fête avec modestie un jubilée assez rare : son cinquantenaire d’ordination épiscopale. Des messages de salutation lui sont envoyés de la part de toutes les organisations de l’émigration russe. Après une longue maladie, le métropolite Vladimir s’éteint paisiblement à l’âge de 86 ans, le 18 décembre 1959, la veille de la fête de la Saint-Nicolas (suivant le calendrier julien), dans son petit appartement, auprès de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru, à Paris, avec ses dernières paroles : « Gloire à Toi, qui nous a fait voir la lumière ». Il est enterré dans la crypte de l’église de la Dormition, auprès du cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne).

Dénué de toute ambition, le métropolite Vladimir n’a jamais cherché le pouvoir. Il y a été porté par les circonstances. Il ne cachait pas que le pouvoir lui pesait, qu’il ne se sentait pas fait pour lui. Son extrême simplicité, sa bienveillance envers tous, sa vie ascétique dans la prière continuelle, mais aussi sa fidélité totale aux canons de l’Eglise, lui ont valu l’estime générale dans le monde orthodoxe. « Il était un des doux auxquels appartient le Royaume. Sa douceur était son arme, c’est par elle qu’il dominait », écrira de lui l’archimandrite Lev Gillet (Messager Orthodoxe, 1959, n° 8).

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