Le père Alexandre Schmemann, rédacteur du Messager de l’Exarchat (Paris, 1946-1951)

Exposé de la conférence d’Antoine Nivière à la conférence diocésaine du 14 décembre 2008, en sécance de clôture du colloque en l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du décès du père Alexandre Schmemann.


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Plan de l’exposé


Introduction

Pendant cinq ans, de 1946 à 1951, le père Alexandre Schmemann a été le rédacteur en chef de la revue de l’Archevêché qui paraissait à l’époque, en langue russe, sous le titre Cerkovnyj Vestnik Zapadno-Evropejskogoj eparkhii « Le Messager ecclésial du diocèse d’Europe occidentale » (jusqu’au n° 8, daté d’août 1947), puis sous le titre Cerkovnyj Vestnik Zapadno-Evropejskogo pravoslavogo russkogo Ekzarkhata, « Le Messager ecclésial de l’Exarchat orthodoxe russe d’Europe occidentale ». Ce relatif court laps de temps correspond à une période importante dans la vie de l’Exarchat, mais aussi dans celle du père Alexandre Schmemann, et de fait les deux se trouvent intimement liés. Dans l’histoire du diocèse, cette période fait suite à la mort du métropolite Euloge, en août 1946, et à sa succession difficile, sur fond de reprise des conflits inter-juridictionels au sein de l’émigration russe entre le Patriarcat de Moscou, l’Eglise « hors-frontières » et l’Exarchat, qui choisit finalement de rester dans la juridiction de Constantinople. C’est aussi une période où il y avait beaucoup à faire pour réanimer les structures diocésaines, mises en veilleuse durant la guerre, rétablir les contacts entre les paroisses... Sur le plan personnel, cette même époque marque, pour le père Alexandre Schmemann, le début de son service comme prêtre et théologien. Avec la mort du métropolite Euloge, s’ouvre une phase nouvelle pour le jeune Schmemann - il n’a que 25 ans -, une phase d’engagement mure et réfléchie dans l’Eglise. Dans un très bel article, peu connu, que le père Alexandre a consacré, bien des années plus tard, aux trois évêques qui ont marqué son parcours personnel - les métropolites Euloge et Vladimir, à Paris, et Léonce, à New York -, Schmemann décrira ce passage de « l’enfance ecclésiale » à l’âge adulte de la façon suivante : « Mon enfance ecclésiale et, liée à cette enfance, la vision incomparable que j’avais de l’Eglise comme du paradis prirent fin avec la mort du métropolite Euloge ». En 1945, Schmemann vient de terminer ses études à l’Institut Saint-Serge et il a été engagé comme maître-assistant à la chair d’histoire de l’Eglise, auprès du professeur Antoine Kartachev. Il commence la préparation d’un doctorat, dont il passera les examens probatoires, en 1950. Le 2 novembre 1946, Alexandre Schmemann est ordonné diacre par le métropolite (alors encore archevêque) Vladimir, en la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, l’église où, avec son frère André, il avait commencé à servir comme acolyte, puis comme sous-diacre, auprès du défunt métropolite Euloge. Le 30 novembre, il est ordonné prêtre par Mgr Vladimir, en l’église Saint-Serge, et il est nommé adjoint du recteur de l’église de Clamart, l’archimandrite Cyprien (Kern), son autre maître à l’Institut Saint-Serge, auprès duquel il s’initiera au service de l’autel. Les liens avec l’église de Clamart sont aussi familiaux, Alexandre Schmemann avait épousé Juliana Ossorguine, en janvier 1943, entrant ainsi dans la vaste famille Boutenev-Troubetskoï-Ossorguine, autour de laquelle s’était constituée la communauté de Clamart. Plus tard, au printemps 1951, le père Schmemann sera nommé recteur de la paroisse voisine du Petit-Clamart, mais il n’y restera que très peu de temps, avant son départ pour les Etats-Unis.

Notre communication s’articulera en trois parties :

  1. Schmemann, rédacteur de la revue diocésaine ;
  2. Schmemann, auteur d’articles publiés dans la revue ;
  3. Schmemann, polémiste.


I. Schmemann, rédacteur de la revue.

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Père Alexandre Schmemann en 1956

La revue Le Messager Ecclésial qui avait été éditée entre juillet 1927 et juin 1940, sous la forme d’un mensuel, reparaît après la mort du métropolite Euloge, en octobre 1946. Les trois premier numéros sont entièrement consacrés à la disparition du fondateur du diocèse et à l’élection de son successeur, dans un contexte ecclésial et politique tendu. La publication est assurée, sous la direction du secrétaire diocésain, l’archimandrite Savva Chimkevitch, par quelques collaborateurs anonymes, parmi lesquels on devine Pierre Kovalevsky, Serge Verkhovskoy et surtout Alexandre Schmemann auquel incomba, probablement, le plus gros du travail rédactionnel. Sur sa fiche d’états de services conservée dans les Archives de l’Archevêché, on peut lire que Schmemann fit fonction de rédacteur du Messager à partir d’octobre 1946, même si l’officialisation de cette charge n’interviendra que quatre mois plus tard. Le choix de l’archimandrite Savva s’explique aisément. Il connaissait bien Alexandre Schmemann, et son frère André. En effet, il avait été leur instructeur à l’Ecole des Cadets de Villiers-le-Bel, au début des années 30. Plus tard, durant la guerre, il les avait retrouvés rue Daru, eux, jeunes acolytes et ensuite sous-diacres, lui, devenu secrétaire diocésain et prêtre rattaché à la cathédrale. Il existait une profonde amitié et une réelle complicité entre eux. C’est probablement le père Savva qui proposa de confier la rédaction de la revue diocésaine à Alexandre Schmemann, fraîchement diplômé de l’Institut Saint-Serge, en qui il voyait un homme de confiance, entièrement dévoué à l’Archevêché, et un théologien d’avenir.

La succession du métropolite Euloge réglée, les choses se mirent rapidement en place. Dans le n° 4 du Messager, daté de janvier 1947, le jeune prêtre annonce officiellement qu’il est le rédacteur de la revue. Dans un éditorial qui fait figure de déclaration d’intention, il justifie la reprise de la parution de la revue. Le Messager ecclésial, explique-t-il, doit faire entendre la voix du diocèse et témoigner de « la volonté de cette entité purement ecclésiale de s’opposer aux éléments destructeurs non-ecclésiaux », notamment en présentant « la vérité face à l’information fausse et tendancieuse » diffusée sur la situation de l’Église en Russie et sur l’Exarchat. Pour lui, il ne s’agissait pas de faire un simple bulletin administratif, mais d’éditer une véritable revue capable de donner une information sur la vie de l’Église dans son ensemble, pas seulement du diocèse, mais de toute l’Orthodoxie dans sa dimension pleinement universelle. Il faut, bien sûr, se replacer dans le contexte de l’époque, où pratiquement rien de tel n’existait, il n’y avait pas de moyens d’information orthodoxe (en Occident tout au moins). Cette nouvelle ligne éditoriale sera présentée par le père Schmemann dans un rapport remis au Conseil diocésain, le 14 mars 1947. Le père Alexandre y insiste à nouveau sur les objectifs de la revue qui doit « renforcer l’unité du peuple ecclésial dispersé, maintenir le lien avec le centre diocésain et défendre cette unité face aux attaques de toute part ». Les lecteurs, ajoute-t-il, attendent « des prises de positions claires et courageuses sur toutes les questions d’actualité qui marquent notre vie ecclésiale ». Le Conseil diocésain approuva le projet, lors de sa session du 31 mars 1947.

Nous n’avons pu trouver qu’un très court extrait de souvenirs où le père Schmemann parle de son travaille comme rédacteur du Messager Ecclésial. C’est très bref, c’est au détour d’un éloge posthume du métropolite Vladimir, élu en octobre 46 pour succéder au métropolite Euloge : « Nous fut donné alors un évêque dont les méthodes étaient radicalement différentes de celles de l’époque d’Euloge. La principale qualité que l’on trouvait, entre autres, chez notre nouveau hiérarque était son détachement. J’avais à l’époque l’occasion de le rencontrer fréquemment en ma qualité de rédacteur du Messager ecclésial et je devins l’un de ses proches ». Il est à souligner que le père Schmemann relie ici explicitement son travail rédactionnel auprès de l’administration du diocèse à la personnalité du nouveau métropolite. Et il continue son portrait ainsi : « Si, avec le métropolite Euloge, l’Eglise était perçue comme une famille, comme le troupeau, avec le métropolite Vladimir elle apparaissait à sa source, dans son intention originelle, au jour sans crépuscule du Royaume de Dieu ». Déjà dans un éditorial publié en juin 47, dans le Messager ecclésial, à l’occasion de l’anniversaire des quarante ans d’ordination de Mgr Vladimir, le père Schmemann rendait hommage au vieux métropolite et à sa détermination pour préserver la liberté et la stabilité du diocèse face aux influences extérieures, souvent étrangères à l’Eglise. Rappelant le courageux « Non possumus ! » - pour reprendre l’expression utilisée par Antoine Kartachev pour définir le refus de Mgr Vladimir d’accepter les ordres venus de Moscou, en août 46, au lendemain même de la mort du métropolite Euloge -, le père Alexandre écrivait : « À un moment difficile et trouble, Mgr Vladimir a pris sur lui la croix de l’administration de notre diocèse : combien d’insultes, d’attaques, de calomnies, d’incompréhension, lui a-t-il fallu supporter et continue-t-il encore à supporter ». Et Schmemann en profitait pour rappeler le rôle de l’évêque dans l’Église, en soulignant que l’évêque est « lié à son Église, à son diocèse, d’un lien non seulement administratif, mais aussi spirituel et mystique ». La chance dans l’émigration, insistait-il, était précisément d’avoir rompu avec la pratique de l’Eglise russe du XIXe siècle - et encore souvent au XXe siècle -, quand les évêques étaient nommés et mutés par simple décision administrative synodale, alors que, dans les conditions pourtant difficiles de l’émigration, ce lien vivant entre l’évêque et les membres de son diocèse avait su être restauré et qu’à l’instar des métropolites Euloge et Vladimir, chacun trouvait dans l’évêque, non seulement un responsable officiel et un administrateur, mais surtout « un père et un pasteur qui connaît toutes ses brebis ». Fort de la confiance du métropolite Vladimir, le père Alexandre va réussir à faire revivre la revue diocésaine et à lui donner une dimension nouvelle qu’elle n’avait pas dans la période de l’avant-guerre, tant du point de vue de la variété des sujets que de la qualité théologique. Il ne fait pas de doute que l’un des principaux mérites du père Schmemann réside dans le fait d’avoir su mobiliser les forces vives du diocèse et attirer de nouveaux collaborateurs. Je cite son éditorial de janvier 47 : « La période actuelle de notre vie ecclésiale, en raison des difficultés et défis qu’il faut affronter, exige que nous utilisions toutes nos forces » afin de faire entendre « la voix vraiment ecclésiale et collégiale de tout notre diocèse, sa justesse, sa vie et son service authentique de l’Eglise ». Pour ce faire, les liens naturels qu’il avait avec l’Institut Saint-Serge, ses enseignants et anciens étudiants, seront mis à contribution. Schmemann fait appel aux professeurs confirmés (Basile Zenkovsky, Cassien Bezobrazov, Georges Florovsky, Cyprien Kern, Nicolas Afanasiev, Antoine Kartachev, Léon Zander) ainsi qu’aux représentants de la nouvelle génération (Théodose Spassky, Alexis Kniazeff, Serge Verkhovskoy, Jean Meyendorff). Il se tourne également vers des prêtres du diocèse passés par l’Institut Saint-Serge (Alexandre Semenoff-Tian-Chansky, Alexandre Rehbinder, Elie Mélia, Romain Zolotov), mais aussi vers des clercs extérieurs au diocèse, et même non russes (les futurs métropolites Emilianos Timiadis, un Grec, et Georges Khodr, un Libanais). On voit, là encore, se manifester cette volonté d’ouverture, de témoigner de l’universalité de l’Orthodoxie, de ne pas s’enfermer dans le milieu strictement russe (la « russkost’ »). Dans la gestion quotidienne du Messager Ecclésial, les principaux collaborateurs d’Alexandre Schmemann sont Jean Meyendorff qui est le directeur de la revue, l’archimandrite Sylvestre (Haruns) et l’archiprêtre Antoine Karpenko qui eux s’occupent des questions administratives et de l’expédition. Du point de vue pratique, la revue se présente sous la forme d’un bimensuel, dont la pagination varie entre 20 et 36 pages, suivant les numéros. La revue était donc assez consistante, elle comprenait toujours trois parties : d’abord, une partie officielle, reprenant les décrets et messages provenant du métropolite et de l’administration diocésaine ; puis, une partie non-officielle qui rassemblait des articles de fonds sur des sujets de théologie, de pastorale, de catéchèse, d’exégèse, de liturgique, d’histoire de l’Eglise ; enfin, une partie informative, contenant des nouvelles brèves sur la vie des paroisses du diocèse, mais aussi sur des événements marquant de la vie des autres Eglises orthodoxes ainsi que des recensions de livres et revues non seulement orthodoxes, mais aussi catholiques et œcuméniques. Toujours cet esprit d’ouverture. Au total, vingt-huit numéros seront publiés sous la rédaction du père Alexandre, jusqu’à l’été 1951, date de son départ en Amérique. La fin de son travail à la tête de la rédaction n’est pas mentionnée dans la revue. Toutefois, sur sa fiche d’états de services conservée dans les Archives diocésaines, Schmemann indique qu’il a rempli sa fonction de rédacteur du Messager jusqu’en juin 51. Dans le numéro d’août-septembre, son nom disparaît de l’ours, remplacé par celui de l’archimandrite Sylvestre, nouveau rédacteur.


II. Schmemann, auteur d’articles dans la revue.

Si nous retenons la période allant de janvier 1947 à juillet 1951, quand le père Alexandre était le rédacteur du Messager diocésain, et y ajoutons encore le second semestre de l’année 1951 et le premier semestre de l’année 1952, quand le théologien, dorénavant installé aux Etats-Unis, continue néanmoins à publier dans la revue parisienne, ce sont au total dix articles qui paraissent signés de son nom. S’y ajoutent quelques comptes rendus de lecture ainsi que beaucoup de nouvelles brèves, non signées, portant à la fois sur la vie de l’Exarchat et sur la vie d’autres Églises orthodoxes.

Voyons les titres de ces articles, avec la date de parution (nous les indiquons ici dans l’ordre chronologique de parution, en français) :

  1. « La Pentecôte, fête de l’Eglise » (mai 1947) ;
  2. « Eglise, émigration, esprit national » (janvier 1948) ;
  3. « Pâque et le baptême » (mai 1948) ;
  4. « Eglise et organisation ecclésiale », un long article en trois parties (novembre 1948-juillet 1949), qui sera repris dans un tiré à part ;
  5. « Controverse au sujet de l’Eglise » (juin-juillet 1950) ;
  6. « Du “néo-papisme” » (août-septembre 1950) ;
  7. « Le Patriarche œcuménique et l’Eglise orthodoxe » (août-septembre 1951) ;
  8. « Liturgie et pratique liturgique » (février-mars 1952) ;
  9. « Carême et liturgie eucharistique » (juin-juillet 1952) ;
  10. « Epilogue » (août-septembre 1952).

La simple énumération de ces articles nous semble intéressante et instructive parce que déjà s’en dégagent les lignes de force de l’œuvre théologique d’Alexandre Schmemann. Si nous essayons d’établir une classification thématique, nous nous apercevons que quatre d’entre eux portent sur des sujets de théologie liturgique tandis que les six autres ont pour objet la théologie de l’Eglise, l’ecclésiologie, en liaison plus particulièrement avec les questions relatives à l’organisation canonique de ce que l’on désigne communément sous le terme de « diaspora ».

Il n’est pas possible ici de faire une analyse détaillée de tous ces articles. Nous nous limiterons donc à quelques remarques générales, en commençant par les articles de théologie liturgique. En ce domaine, la première constatation - et c’est, probablement, ce qui est le plus remarquable -, c’est que ces quatre articles de théologie liturgique annoncent déjà, avant l’heure, les grandes intuitions et les grandes lignes de la pensée théologique du père Schmemann. Rappelons qu’à cette époque, à l’Institut Saint-Serge, Schmemann se destinait à l’enseignement de l’histoire de l’Église, initialement sa thèse de doctorat devant porter sur l’Église byzantine, mais - comme on peut le voir - sa sensibilité de « liturgiste » est déjà là et ses articles contiennent déjà nombre de thèmes-clefs qu’il reprendra, bien des années plus tard, en Amérique, dans ses grandes monographies. Ainsi, l’article « Liturgie et pratique liturgique » de même que celui sur « La Pentecôte, fête de l’Eglise » contiennent quelques idées fortes que nous retrouvons développées dans Le Sacrement du Royaume, tandis que l’article « Carême et liturgie eucharistique » préfigure son Grand carême, et celui sur « Pâque et le baptême » annonce Par l’eau et l’Esprit. Parmi ces thèmes récurrents, il y a tout d’abord l’expérience de la joie, du « mystère joyeux de la présence du Seigneur dans la liturgie », la conviction profonde de cette « joie ecclésiale qui donne un sens à notre existence sur terre ». Autre thème majeur, celui de l’attente eschatologique et de la réalisation de la Parousie, d’où découle une véritable théologie du temps liturgique. « Le carême et la liturgie eucharistique sont deux aspects de la vie de l’Eglise », insiste-t-il, comme deux diodes, celles de « l’attente et [de] la plénitude », de « l’eschatologie et [de] l’histoire ».

Autre conviction également fondamentale dans la pensée théologique de Schmemann, son approche foncièrement réaliste de la liturgie, approche qui se démarque de toute interprétation nominaliste ou mystagogique. Dans « Carême et liturgie », le père Alexandre s’élève contre la tendance au figuralisme liturgique, qui cherche à tout expliquer par « une sorte de “symbole” liturgique », ce qui conduit, dit-il, à introduire une dichotomie entre la vie quotidienne ici-bas et la vie dans l’Eglise : « La liturgie est, de la manière la plus profonde qu’il soit, réaliste », souligne-t-il, et cela vaut pour les sacrements comme pour le temps de l’Eglise. Dans « Liturgie et pratique liturgique », le père Alexandre part de la constatation qu’il existe actuellement une crise de la vie liturgique, du fait que le Typikon, l’ordo d’origine monastique, n’est pas (ou plus) appliqué et que son application se révèle d’ailleurs impossible aujourd’hui, d’où l’état d’anarchie qui prédomine avec deux extrêmes, d’un côté, ceux qui absolutisent l’ordo et, de l’autre, ceux qui le relativisent. Mais, plutôt que de s’enfermer dans des considérations ritualistes, Schmemann souligne qu’il faut revenir à l’essentiel et se poser la question fondamentale : qu’est que la liturgie, à quoi sert-elle ? Et il donne la définition suivante : « La liturgie est la prière communautaire de l’Église, l’acte sacramentel de la catholicité, dans lequel l’Église, d’une seule voix et d’un seul cœur, confesse sa foi, élève sa prière, intercède, rend grâce et glorifie Dieu ». De cette définition, le père Alexandre tire plusieurs conclusions tant théoriques que pratiques : le but même de la liturgie, dit-il, c’est de bâtir l’Église, de la manifester ici et maintenant, de l’incarner dans le Corps du Christ. La liturgie est célébrée par l’Eglise entière, ce n’est pas l’affaire de professionnels, de spécialistes. Ce qui le conduit à insister sur le fait que « le mystère » de la liturgie ne doit pas exclure sa « compréhension » : « La célébration doit être comprise et réfléchie dans toutes ses paroles, dans toutes ses parties, comme dans son ensemble », écrit-il.


III. Schmemann, polémiste.

Dans l’article, déjà cité, que le père Alexandre consacra aux trois métropolites qui marquèrent son parcours ecclésial, il rappelle avec insistance à quel point les années 1946-1951 furent marquées par la nécessité de défendre l’Eglise, ou plus exactement une certaine vision de l’Eglise : « C’était des années difficiles, dominées par des débats sur les questions juridictionnelles et par toutes sortes de querelles. Il fallait constamment faire des choix, se défendre, se justifier ». Cette vision de l’Eglise, c’était celle des métropolites Euloge et Vladimir, celle des professeurs de l’Institut Saint-Serge de l’époque, la vision d’une Orthodoxie ouverte, soucieuse de la dimension universelle de l’Eglise, attachée à son héritage et à sa tradition russe, mais en même temps consciente de son implantation inéluctable en Occident. Les querelles juridictionnelles dans l’émigration russe qui avaient fait rages entre 1926 et 1931, puis s’étaient quelque peu estompées, reprenaient de plus belle, après la fin de la guerre, dans un contexte sociologique, politique et ecclésial nouveau : l’impression fugace que l’Église en Russie était redevenue libre, l’action des « partisans du retour » en URSS et l’arrivée d’une nouvelle vague de réfugiés d’Europe de l’Est, la quasi disparition - pour peu de temps - de l’Eglise russe hors-frontières (presque toutes ses paroisses en France ayant alors rejoint le Patriarcat de Moscou), la perspective - elle aussi rapidement évanouie après la mort du métropolite Euloge - de voir l’Exarchat regagner le giron de Moscou. Dans ce contexte général bouleversé, il fallait pour chacune des trois juridictions réaffirmer ses principes, réexpliquer ses points de vue respectifs.

Le père Alexandre Schmemann pris une part active à ces débats, en présentant la position de l’Exarchat. Il le fit à travers six articles. Le premier, intitulé « Eglise, émigration, esprit national », est une contribution originale, les suivants sont des réponses aux réactions suscitées dans les deux autres juridictions par l’argumentation du père Schmemann. Trois de ces réactions émanaient de personnalités de l’Eglise hors-frontières : « Église et organisation ecclésiale » répond au livre de l’archiprêtre Michel Pol’skij sur La situation canonique du pouvoir ecclésial suprême en URSS et à l’étranger, « Dispute au sujet de l’Église » riposte à un article de l’archiprêtre Georges Grabbe sur « Les fondements canoniques de l’Eglise russe hors-frontières », « Épilogue » est une réfutation d’une brochure du père Pol’skij attaquant le statut de l’Exarchat. Les deux derniers articles, « Du “néo-papisme” » et « Le Patriarche œcuménique et l’Eglise orthodoxe », font suite à un texte du hiéromoine Sophrony (Sakharov), alors dans la juridiction du Patriarcat de Moscou en France, intitulé « L’unité de l’Église à l’image de l’unité de la sainte Trinité », dans lequel le père Sophrony s’en prenait au patriarcat de Constantinople l’accusant de velléités « néo-papistes ».

Ici aussi, il n’est pas possible pour nous de donner une présentation détaillée de tous ces articles du père Schmemann : il faut les lire attentivement, dans la mesure où ils contiennent beaucoup d’éléments de réflexion qui restent encore d’une grande actualité, même si la situation ecclésiale a changé depuis 1950, mais, précisément, le grand mérite du père Alexandre, dans tous ces articles, est d’avoir toujours eu le souci de traiter les questions d’ecclésiologie et d’organisation ecclésiale, non pas à partir d’une interprétation des canons souvent conjoncturelle, voire subjective, mais sur la base d’une réflexion de fond sur ce qu’est l’Église. « La canonicité, écrit-il, se définit toujours, et seulement, par l’essence éternelle de l’Église, par sa mission éternelle ». En conséquence, toute sa démarche consistait à dégager l’Église des scories liées aux éléments qui lui sont extérieurs - historiques, politiques ou autres -, afin de promouvoir ce qu’il appelait « une véritable renaissance de la conscience ecclésiale ».

Si nous regardons les principaux thèmes abordés, il y a d’abord l’expression du « double fondement de la catholicité de l’Église », dans sa dimension à la fois locale et universelle, et, liée à ce thème, la question de la primauté et de la conciliarité. Alexandre Schmemann réaffirme le « principe local de l’organisation de l’Église » qui se manifeste, d’abord et avant tout, autour d’un seul et unique évêque, dans un lieu donné, à travers le mystère eucharistique : « L’essence dogmatique de l’Église exige, pour son incarnation, l’unité de tous les chrétiens orthodoxes qui vivent en un lieu donné, dans un seul et même organisme, ayant à sa tête un seul évêque », écrit-il. Ailleurs, il ajoute : « Tant le sens que la joie de l’Église tiennent au fait que ses membres qui vivent ici même, dans cette région donnée, dans cette ville, quelque que soient les différences humaines naturelles existant entre eux, forment une nouvelle entité unie, l’incarnation vivante de l’unité de l’Eglise universelle ». Dans l’Église, affirme-t-il encore, tout a un caractère universel : « L’Eglise une et universelle n’est pas divisible en parcelles : elle est un organisme vivant, dans lequel chaque membre vit de la vie du tout et reflète en lui la plénitude du tout ». De là découle sa dénonciation des deux fléaux que sont, d’une part, le nationalisme et, d’autre part, l’hypertrophie de l’autocéphalie. Pour lui, l’Église ne peut pas se définir à partir de critères purement ethniques, le critère national n’est pas un des « traits constitutifs de l’Église », écrit-il, au contraire, c’est « une authentique hérésie qui menace notre salut ». Sans nier le caractère national propre à chaque peuple ni refuser l’expression de diversités linguistiques ou culturelles, le père Alexandre insiste sur la dimension spéciale de l’Église qui reste foncièrement autre, car elle a sa propre vie et sa propre vocation qui est de « construire le Corps du Christ, [en faisant] croître, par la grâce, la plénitude en Christ ».

Autre sujet de préoccupation, les dérives de l’autocéphalisme, face auxquelles Schmemann rappelle que l’Orthodoxie n’est pas une juxtaposition ni une superposition d’Eglises autocéphales, les unes à côtés des autres : je cite « L’Église orthodoxe n’est pas une fédération d’entités, étrangères les unes aux autres, mais le Corps uni du Christ ». Et ailleurs encore : « Il est triste de voir que, de nos jours, l’autocéphalie est comprise d’une manière purement juridique, qu’elle est ressentie comme une forme de défense des Églises les unes contre les autres, d’isolement orgueilleux. Il est encore plus triste de voir que les relations entre les Églises sont conçues en termes de droit international ». Dans leurs relations entre elles, les Églises territoriales ont besoin de liant, et ce lien est rendu possible, dans le respect d’un certain ordre hiérarchique, grâce à « un centre organisationnel » qui, dans l’Orthodoxie contemporaine, est assuré par le patriarche œcuménique de Constantinople. Cette responsabilité particulière, le père Alexandre la justifie, en soulignant que si, sur le plan ontologique, toutes les Églises locales sont égales et tous leurs évêques sont égaux, il existe cependant entre eux des différences de rang hiérarchique et de services ou dignités.

De là, nous en venons à la situation canonique de l’Exarchat et à l’organisation ecclésiale de la « diaspora » en Europe occidentale. Défendant l’Exarchat des accusations, récurrentes à l’époque, de la part des tenants de l’Eglise hors-frontières comme du Patriarcat de Moscou, selon lesquelles le métropolite Euloge et ses successeurs seraient (entre guillemets) « partis chez les Grecs », le père Schmemann souligne que les responsables du diocèse ont pris la décision de se tourner vers « le patriarche qui est incontestablement le premier dans l’ordre d’honneur de l’unique et seule Église orthodoxe », et qu’ils l’ont fait « non pas à la suite de quelque caprice, mais parce que telle est la norme objective de la vie de l’Eglise ». Il s’explique de la façon suivante : « Rejetés hors du territoire de notre Église locale, sur un territoire où il n’existe pas d’Église orthodoxe locale propre, nous pensons que, dans l’attente d’un règlement d’ensemble de la vie ecclésiale dans ces pays nouveaux pour l’Orthodoxie, c’est au Patriarche œcuménique qu’il appartient de garantir notre intégration dans l’organisme universel de l’Eglise ». Certes, reconnaît-il encore, l’Exarchat créé en 1931 avait un caractère provisoire, mais cette notion même de « provisoire » comporte une valeur toute relative, poursuit-il : « À ses débuts, tout dans la vie ecclésiale de l’émigration était forcément provisoire..., mais le moment n’est-il pas venu de revoir ce provisoire et de prendre conscience de ce que la Tradition de l’Église exige de nous, dans les conditions qui nous ont été envoyées par Dieu ». Et, dans un autre texte, il précise : « Jusqu’à présent, toutes nos institutions ecclésiales ici, en Europe occidentale, avaient et ont un caractère provisoire, car elles étaient liées au phénomène de l’émigration, un phénomène provisoire de par sa nature même. Mais, maintenant, il devient de plus en plus évident que, même si l’émigration russe, comme toute émigration, est quelque chose de peut-être provisoire, l’Orthodoxie en Europe occidentale, au contraire, ne l’est pas. Au cours de ces dernières décennies, se sont installés en Europe occidentale et y vivent désormais des centaines de milliers d’orthodoxes, pas seulement russes. Beaucoup d’entre eux resteront ici pour toujours, quel que soit l’avenir de leurs pays d’origine. Par conséquent, l’organisation ecclésiale de ces fidèles doit recevoir un caractère qui ne soit désormais plus provisoire, mais définitif et, qui plus est, conforme à l’organisation canonique et à l’esprit de l’Église orthodoxe ».

Faisant des propositions concrètes, le père Schmemann envisage une solution pour la « diaspora » en Europe occidentale, solution que nous pourrions résumer de la sorte : avancer tous ensemble vers la constitution d’une Eglise autonome pluri-ethnique en lien canonique avec l’ensemble de l’Orthodoxie, ce lien étant assuré par le Patriarche œcuménique « en sa qualité de premier dans l’épiscopat orthodoxe ». Car, estime-t-il, c’est précisément « le lien canonique avec le Trône œcuménique, du fait de sa primauté - laquelle, jusqu’à présent, ne lui a été retirée par aucun concile -, qui libèrerait l’ensemble des églises d’Europe occidentale de la nécessité de choisir une juridiction plutôt qu’une autre, avec toutes les passions nationalistes et autres que cela entraînerait ». Notons encore que c’est cette vision que l’on trouve affirmée, au nom de l’Exarchat, dans le très bel appel à l’unité des orthodoxes d’Europe occidentale lancé par l’Assemblée diocésaine de 1949, une déclaration dont la rédaction est largement l’œuvre du père Alexandre, mais qui - malheureusement - ne sera pas entendue à l’époque. Alors, bien sûr, d’ici là, la situation de l’Exarchat reste imparfaite. Schmemann lui-même en convient, et il l’écrit : « Nous savons pertinemment que notre existence en tant qu’Exarchat russe, parallèle à un diocèse grec, relève également de ce critère national », mais ajoute-t-il : « Nous disons seulement : voilà quelle est la Tradition de l’Église et ce qu’elle exige de nous, si nous voulons réellement manifester, de manière orthodoxe, notre dogme de l’Église, dans toute sa plénitude ».

Abordant la question importante pour les émigrés russes et leurs descendants des liens avec l’héritage de la Russie, le père Schmemann souligne la nécessité de donner la priorité à la sainteté et à l’Esprit : je cite « Le salut de la Russie ne dépend pas du fait que nous rendrons notre vie ecclésiale russe ou non, mais, au contraire, de ce que nous saurons ou non éclairer notre attachement à la culture russe par notre vie ecclésiale, c’est-à-dire le soumettre à la valeur suprême du Royaume de Dieu ». Oui, reconnaît-il, « il existe un devoir sacré pour les Russes orthodoxes vivant à l’étranger, un devoir de fidélité et de témoignage, un devoir de défense de la vérité et de dénonciation » (n’oublions pas que nous sommes à une période où l’Eglise en Russie est persécutée et soumise à un Etat athée et antireligieux). « Mais, ajoute-t-il, tout cela restera un simple combat humain, seulement et trop humain, s’il n’est pas établi sur les fondations éternelles de l’Église ». C’est ce souci qui conduisait le père Alexandre Schmemann a parlé de l’existence de « deux chemins », l’un pour les chrétiens orthodoxes en Russie et l’autre pour les chrétiens orthodoxes en Europe occidentale, c’est-à-dire pour nous ici, deux chemins différents, écrivait-il, mais qui se rencontrent « dans la fidélité envers la Vérité du Christ ». C’est une affirmation qu’aimait également à répéter l’un de nos défunts archevêques, Mgr Georges (Wagner), lui aussi un grand liturgiste, qui citait encore cette phrase lors de la dernière assemblée diocésaine que le Seigneur lui accorda de présider, un an avant sa mort, en 1992, et il me semble que c’est une leçon qui n’a, peut-être, pas été suffisamment méditée. Tout comme mériterait d’être méditée aussi cette autre affirmation du père Alexandre : « Toutes ces questions doivent pouvoir trouver leur solution, pour peu que se manifestent dans la conscience ecclésiale la soif de l’unité, le désir de placer l’Église au-dessus de tout... », car, écrit-il encore ailleurs, « dépasser les divisions ne peut se faire que par un retour créatif aux sources vivantes de la Tradition ecclésiale, par une authentique unité, et non pas par des “compromis” ou des “bonnes relations” ». Et d’ajouter : « Nous savons que cela prendra du temps et exigera de détruire nombre de stéréotypes et d’habitudes, et surtout que cela exigera un exploit spirituel, dans la prière, la patience et l’amour ».


Conclusions

Pour l’Exarchat, la brève période durant laquelle le père Alexandre Schmemann a été le rédacteur du Messager Ecclésial s’est avérée capitale, car, à la faveur de polémiques conjoncturelles, le père Alexandre a formulé la vision canonique de l’Exarchat, la conscience que l’Exarchat a de lui et qui, par delà des formes parfois « fluctuantes » dues à « des crises et des bouleversements » momentanés - comme le père Alexandre le reconnaissait lui-même -, reste profondément gravée en lui jusqu’à aujourd’hui. Nous pouvons donc dire que, grâce au père Alexandre Schmemann, l’Exarchat a pleinement pris conscience de sa vocation au service de l’émergence d’une Orthodoxie localement unifiée et pluri-ethnique. Bien sûr, l’Exarchat est encore loin aujourd’hui d’avoir répondu entièrement à cette vocation. Il cherche, avec d’autres, les voies qui permettront de contribuer, ici même, à « la réalisation de l’authentique essence de l’Eglise » parce que l’Eglise, en tant que manifestation du Royaume de Dieu, est toujours en construction jusqu’à la seconde et glorieuse venue du Seigneur.

A. Nivière

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